Le feu est une promesse que je n’aurais jamais dû tenir.
Je sais ça maintenant. Je le sais dans mes poumons, dans les cils que j’ai à moitié perdus, dans la peau de mes avant-bras qui tire et qui brûle encore même si les flammes ne me touchent plus. Je le sais de la même façon que je sais que le soleil se couche — pas parce que je le cherche, mais parce que la lumière change et que tout devient orange et terrible et beau en même temps, et qu’on n’a pas demandé à voir ça.
Je m’appelle Honey.
Oui. Honey.
Ma mère disait que c’était un nom doux pour un monde dur. Elle disait ça en souriant avec l’espace appuyé entre ses deux dents de devant. Cette façon qu’elle avait de tenir les mots dans sa bouche comme des bonbons me manque. Je ne sais plus si c’est vrai ou si je l’invente maintenant parce que j’ai besoin que ça l’ait été.
La dispute a été terrible avant que ça ne commence.
Ma mère ne dit plus rien.
La couverture de survie fait un bruit de feuille morte à chaque fois que je bouge. Argenté et froissé, elle reflète le feu qui mange encore la forêt derrière ce qui était ma maison « le manoir biscornu Cargisle ».
Il y a ce spot publicitaire avec lequel j’ai grandi : Les industries Cargisle vous présente (roulement de tambours)… Le bonheur ! Garantis 100% cacao.
J’ai toujours détesté le chocolat.
Il y a une façon particulière qu’a le feu de dévorer les arbres du Montana, pas dans la panique, pas dans la rage, mais dans la patience, comme s’il avait tout son temps, comme s’il avait attendu des années pour ça et que maintenant il savourait.
Les épinettes noires s’allument par le bas et montent, torche après torche, et le ciel au-dessus de la forêt est d’un orange qui n’existe pas dans les crayons de couleur des enfants. Personne n’a fabriqué cette nuance. Elle appartient aux catastrophes.
Les pompiers courent. Leurs voix me parviennent en morceaux, des chiffres, des directions, des prénoms crié fort. Esmeralda… Patrick… Tate…
Personne ne répond.
Les tuyaux sifflent. L’eau rencontre le feu et ça fait une vapeur qui monte comme une âme qui part.
Je les regarde faire.
Je ne bouge pas.
Il y a quelque chose d’obscène à être le seul rescapé d’une catastrophe. L’univers s’était trompé, j’ai reçu quelque chose qui m’était pas destiné et maintenant je le tiens entre mes mains sans savoir quoi en faire.
La maison, derrière moi, est une carcasse. Les murs ont tenu un moment, j’aurais pas cru qu’ils tiendraient, mais ils ont tenu, et puis ils ont cédé l’un après l’autre avec le bruit des cadres photo qui tombent, les fenêtres qui explosent, les vases qui se brisent. Ce qui reste ressemble à la bouche ouverte d’un cadavre. Quelque chose qui aurait voulu crier mais qui n’en a pas eu le temps.
Je connais ce sentiment.
— Honey.
Le shérif s’appelle Dale Doyle. Je le sais parce que c’est une petite ville, parce que tout le monde connaît Dale Doyle, parce que Dale Doyle était à mon match de baseball il y a quatre ans et qu’il avait applaudi même quand j’avais raté (j’avais pas vraiment compris les règles).
Un homme bien, dans la façon tranquille que les hommes bien ont d’être, pas de grands gestes, pas de discours, juste une présence qui dit je suis là et je pars pas.
Il s’accroupit à côté de moi. Pas devant. À côté.
Ça compte, ça.
— T’as froid ? il demande.
Je regarde mes mains. La couverture. Le feu.
— Non.
C’est un mensonge. Ou peut-être pas. Je sais plus très bien faire la différence entre le froid et le choc, entre l’absence et le vide. C’est peut-être la même chose. C’est peut-être juste des mots différents pour le même trou.
Il sort un carnet. Un vieux truc à spirale, le genre qu’on trouve dans les drugstores. Il le tient mais il l’ouvre pas tout de suite.
— Je vais te poser quelques questions, dit-il. T’es pas obligé de répondre à tout. On a le temps.
On a le temps.
J’aurais envie de rire, sauf que j’ai oublié comment ça marche, le rire. Ça doit se trouver quelque part dans ma gorge, entre la fumée et le reste. Peut-être qu’il brûle aussi.
— D’accord, je dis.
Il me demande à quelle heure j’ai remarqué les flammes. Il me demande si j’avais vu quelque chose d’inhabituel dans la journée. Il me demande si les installations électriques avaient des problèmes, si quelqu’un était venu, si j’avais laissé quelque chose allumé.
Je réponds. Pas pour lui. Juste parce que les mots remplissent l’espace et que l’espace vide, là, maintenant, ça me fait peur d’une façon que je saurais pas nommer.
Et puis il pose la vraie question.
— Honey. Tu sais ce qui s’est passé ?
Je lève les yeux vers lui.
Dale Doyle a le visage d’un homme qui a vu des choses difficiles et qui a décidé que ça valait quand même le coup de continuer. Il y a quelque chose de doux dans ses yeux, pas de la pitié, non, quelque chose de plus propre que ça. De la considération, peut-être. De la patience.
Je pense à ce que j’ai vu.
Je pense à la façon dont ça avait commencé, pas dans la cuisine, pas avec une étincelle, pas avec quoi que ce soit qui aurait du sens. Je pense à la lumière qui avait changé d’abord, qui était devenue lourde et strange, qui pesait sur les murs comme une main. Je pense à l’odeur, avant le feu, cette odeur de quelque chose d’ancien et de cramé qui venait de nulle part.
Je pense à mon ombre.
Je pense à la façon dont elle avait bougé.
Pas moi. Elle.
Dans la mauvaise direction.
Comme si elle avait eu ses propres idées. Comme si elle avait attendu que je regarde ailleurs, une seconde, juste une, pour faire quelque chose que j’étais censé pas voir. Et puis la chaleur. Et puis les flammes. Et puis tout.
— Non, je dis.
Ma voix est calme. Je m’en étonne moi-même.
— Je sais pas ce qui s’est passé.
Dale Beaumont me regarde encore un moment. Il hoche la tête. Il écrit quelques mots dans son carnet, pas beaucoup, juste quelques mots, et il referme.
— On va te trouver un endroit pour la nuit, dit-il. Tu restes là pour l’instant.
Il se relève. Il pose une main une seconde sur mon épaule, une vraie main, lourde et humaine, et puis il part.
Je regarde le feu.
Derrière moi, la maison achève de mourir.
Devant moi, la forêt brûle encore, orange et patient et vaste.
Et sous les lumières des camions des pompiers, sous la lumière du feu, sous toute cette lumière qui fait semblant d’être la vérité.
Mon ombre, sur le sol, est parfaitement immobile.
Parfaitement sage.
Parfaitement innocente.
Et moi je sais, je sais de cette façon dont on sait les choses qu’on aurait voulu ne jamais comprendre, que c’était pas la maison qu’elle voulait.
C’était juste le début.
Fin du chapitre 1 de Goodbye Monsters
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