Bernie n’est pas un homme de mots.
C’est pas une critique. C’est juste un fait, comme le fait que le Montana est froid en novembre, comme le fait que les corbeaux reviennent toujours au même endroit. Bernie existe dans le silence de la même façon qu’un meuble existe dans une pièce.
— Petit, prends. A t-il juste dit en me tendant un paquet de cookies.
Tout le monde l’appelle Bonny.
Je sais pas pourquoi. J’ai jamais osé demander. C’est le genre de chose qui a une histoire quelque part, dans un passé que les gens du coin portent dans leurs poches sans les montrer.
Et moi j’arrive dans cette vie-là comme on arrive dans une pièce où la conversation s’est arrêtée juste avant — avec l’impression persistante d’avoir raté quelque chose d’important.
Sa maison sent le bois, le café, et le renfermé, et quelque chose d’autre que je saurais pas nommer. Une odeur d’homme seul qui a fait la paix avec sa solitude depuis longtemps. Il m’a donné la chambre du fond au premier étage, celle avec la fenêtre qui donne sur le champ et le château qui trône en haut de la colline. Il a mis des draps propres. Il a rien dit pendant qu’il le faisait — il les avait pas repassés, les draps, ils les sortaient du sèche-linge avec leurs plis dedans, et j’aurais voulu lui dire que c’était parfait, que c’était exactement ce qu’il me fallait, mais ma gorge avait décidé que les mots pouvaient attendre.
— Si t’as besoin de quelque chose…
Il ne finit pas sa phrase. En même temps, la suite était si logique. Appelle moi ou dis le moi. Il n’aurait jamais fini sa phrase par « va te faire foutre ». J’aurais aimé qu’il le fasse.
Le premier soir, il a fait des œufs brouillés.
Il les a mis devant moi. Il s’est assis en face. Il a mangé les siens.
— Si t’as besoin de quelque chose…
Va te faire foutre, a finit la petite voix dans ma tête.
— Okay.
— T’as besoin de rien dire non plus.
— Okay.
Et donc j’ai rien dit de plus.
On a mangé. Les œufs étaient trop salés et trop cuit. Maman les faisait mieux. Bien croustillant. Tate aimait pas ça et je ne voulais pas être une Tate. Je les ai finis quand même.
C’était la meilleure chose que quelqu’un ait faite pour moi depuis l’incendie.
Les mois ont une façon de passer qui ressemble à du mensonge.
Ils passent pas vraiment. Ils s’accumulent plutôt, couche par couche, comme la neige sur un toit, et un matin tu regardes par la fenêtre, tu regardes encore le château en haut de la colline et tu réalises que t’es en novembre et que t’as plus de maison depuis septembre et que ta mère est morte et que tu dors dans des draps froissés chez un homme qui sait pas quoi faire de toi mais qui essaie quand même, à sa façon, à sa façon à lui qui ressemble à du silence et des œufs trop salés et trop cuit.
Je pense à elle tous les matins.
Pas longtemps. Juste une seconde, entre le réveil et le moment où j’ouvre les yeux vraiment ; dans ce blanc-là, dans cet espace qui appartient pas encore à la journée, elle est là. Elle pue la colère et le ressentiment d’avoir été mère. Elle sourit comme si j’avais dit quelque chose de drôle, comme si tout ça n’était qu’une vaste blague, même quand j’avais rien dit du tout. Même quand je ne la regardais pas.
Et puis j’ouvre les yeux.
Et la chambre d’ami de Bonny est là avec ses murs gras et fissurés et sa fenêtre sur le champs et sur la chateau et son odeur d’homme seul.
Et je me lève.
Parce que c’est ce qu’on fait.
L’école s’appelle Harlan Creek High.
Ça sonne comme de la boue et des matchs de football, et c’est exactement ce que c’est, sauf que c’est aussi des couloirs et des casiers qui ferment mal et des gens.
Des gens partout, du bruit partout, des regards partout.
Les regards surtout.
Je savais qu’ils seraient là. Je m’y étais préparé, dans la façon dont on se prépare à quelque chose qu’on sait inévitable — en ravalant tout, bien profond, bien loin, dans un endroit où ça peut pas trop faire de dégâts. Mais se préparer et vivre la chose, c’est deux événements différents qui se ressemblent juste de loin.
Le journal local s’appelle le Harlan Creek Courier.
Il a un site internet que tout le monde lit parce qu’il y a pas grand-chose d’autre à lire par ici. Et le Harlan Creek Courier avait publié un article. Deux, même. Le premier s’appelait Incendie tragique à Miller Road : un seul survivant. Le deuxième s’appelait — et là j’ai besoin que vous compreniez que quelqu’un a réellement écrit ça, qu’une personne a réellement posé ces mots dans cet ordre et appuyé sur publier : Des questions persistent sur l’origine du feu : que sait le fils Cargisle ?
Le fils Cargisle.
C’est moi.
Je suis le fils Cargisle maintenant. Dix neuf ans, une couverture de survie, et un article de journal qui me transforme en point d’interrogation.
Alors les regards, dans les couloirs de Harlan Creek High, ont tous cette texture particulière pas franche, jamais franche, les gens du Montana sont trop polis pour ça, trop bien élevés, trop conscients que ça se fait pas de regarder le malheur en face. Non. C’est des regards en coin. Des regards qui repartent vite dès que je tourne la tête. Des chuchotements qui meurent dans les bouches avant d’avoir fini d’exister.
Je marche.
Je regarde droit devant.
Mon ombre me suit.
Elle est sage, ces derniers temps. Immobile. Comme un chien qui attend.
Je ne lui fais pas confiance.
— Honey !
La voix de Tilton s’entend depuis l’autre bout du couloir d’une façon qui défie la physique. Pas parce qu’elle est forte, bien qu’elle le soit, mais parce qu’elle a cette qualité particulière des choses qui veulent être entendues. Tilton Cunningham parle comme s’il était ravi d’être en vie et qu’il voyait pas de raison de le cacher.
Il arrive vers moi à une vitesse qui devrait pas être légale dans un couloir scolaire, son sac à moitié ouvert sur une épaule, quelque chose qui ressemble à une pop tart à moitié mangée dans la main gauche.
C’est une grande perche brune avec un nez de cacatoès, et un sourire qui prend trop de place dans son visage et des yeux qui trouvent toujours quelque chose de drôle même quand il y a rien. On dirait ceux de maman. Le désespoir en moins.
On se connaît depuis qu’on a neuf ans et qu’il a décidé qu’on était meilleurs amis parce qu’on aimait tous les deux les dinosaures et qu’on voulait explorer le château en haut de la coline et c’était suffisant. Il avait raison. C’était suffisant.
Il m’écrase dans ses bras de footballeur avant même que j’ai le temps de dire quoi que ce soit.
Je reste les bras le long du corps une seconde.
Et puis je le serre.
— T’as l’air d’une merde, mec, il dit dans mes cheveux.
— Merci.
— Non mais vraiment. T’as dormi ?
— Pas trop.
— Mouais. Murmure t-il avant qu’un petit silence s’installe. Est ce que ce serait pas ça le sens de la vie finalement ?
Il recule. Il me regarde — vraiment, sans le côté voyeuriste, sans la texture glauque et gluante, juste le regard direct de quelqu’un qui a décidé que tu lui appartiens un peu et que c’est son problème maintenant si t’as pas dormi et que si ta famille entière est morte dans un incendie que tu as peut être causé.
— J’ai essayé de t’appeler, dit-il.
— J’ai plus de téléphone.
— Ah merde, Bonny t’en as pas refiler un ?
J’ai oublié de lui demander. J’ai oublié que j’en avais besoin.
— Mec, je voulais juste te dire que… Enfin juste pour que tu saches que j’ai appelé quoi…
Je le regarde.
— Je le sais maintenant.
— Énorme !
Il mord dans sa pop tart avec l’autorité d’un homme qui a réglé la question.
On marche ensemble vers le cours de littérature américaine. Tilton parle — il parle comme il respire, naturellement, sans effort, des mots qui sortent et qui remplissent l’air d’une façon qui ressemble à de la chaleur. Il me parle du cours de biologie…
— Je suis déçu, je pensais qu’on disséquerait un rat ! J’en ai pleins chez moi, j’aurais pu en ramener un.
— Tes frères ne comptent pas comme des rats.
— Ah bon ? T’es sûr ?
…du prof remplaçant qui dit « heuuu » quarante fois par cours,
— La prochaine fois, on enregistre son cours, comme ça, on se prend un shot à chaque fois qu’il dit « heuuu »
— Pao ne nous vendra jamais d’alcool et Eleonor nous laissera jamais entrer au bar.
— Bah on commandera sur internet… Mieux ! On en chippe à Bonny !
…du match de vendredi
— Le coach m’a mis en defense alors qu’il n’y a pas mieux que moi en attaque ! Juste parce que j’ai dit qu’il avait la même gueule qu’Epstein.
— J’aurais été vexé si tu m’avais dit ça aussi.
— Nan, je te dirais jamais ça. Déjà parce que t’as pas 50 piges. Et parce que t’as pas sa tête. T’as plutôt la tête d’un Maccaulay Culkin. Mais en noir.
…d’un film qu’il a vu et qui était nul mais tellement nul que ça en devenait presque transcendant.
— J’ai regardé ça juste pour impressionné Eve, c’est son film préféré. Mais qu’est ce que c’était nul Interstellar. J’ai payé combien pour cette merde ?
Je l’écoute.
Je l’écoute et quelque chose dans ma poitrine se desserre, juste un peu, juste d’un millimètre, juste assez pour que je respire un peu moins comme si l’air était en option.
Le problème s’appelle Chase Merritt.
Chase Merritt a dix-sept ans, des dents parfaites que ses parents ont payées cher, et cette façon qu’ont certaines personnes d’occuper l’espace comme si le monde avait été conçu pour leur passage. Il est populaire au lycée, un lycée de petite ville du Montana, ce qui veut dire que son royaume est minuscule et qu’il le sait, quelque part, au fond, ce qui le rend plus dangereux encore parce que les gens qui savent que leur couronne est petite la protègent avec plus de férocité.
Il est toujours dans le Dent après les cours.
Avec ses deux lieutenants, je connais pas leurs vrais noms, je les appelle Casquette et L’Autre, et deux filles qui rient avant que la blague arrive, par anticipation, par habitude, par quelque chose qui ressemble à de la survie.
Je passe.
Je regarde droit devant.
— Hey, Cargisle !
Je m’arrête pas.
— Hé ! Le pyromane !
Tilton, à côté de moi, se fige. Je sens son épaule se raidir.
— Honey, dit-il doucement. Continue.
Je continue.
Mais je les entends — les rires, la voix nasillarde de Casquette qui dit quelque chose à voix basse, le rire des filles qui suit comme un écho, comme quelque chose de conditionné, comme des gens qui ont appris que rire au bon moment évite les problèmes.
Et je sens, je sens quelque chose.
Sous mes pieds.
Quelque chose qui change.
Une légère variation dans la lumière, comme un rubis noir qui passe devant le soleil, sauf qu’on est dans le Dent et qu’il y a pas de rubis noir.
Mon ombre, sur le bitume, frémit.
Je m’arrête.
Je regarde pas derrière moi. Je regarde mon ombre.
Elle pointe pas dans la bonne direction. La lumière vient du soleil, des petits lumières au sol déjà allumé, mon ombre devrait être diffuse, multiple, sans bord net. Elle est là, distincte, sombre, et elle s’étire vers l’arrière.
Vers eux.
— Honey ? dit Tilton.
Et puis il y a un bruit.
Un bruit de métal. Un bruit de quelque chose qui tombe. Un bruit, trois bruits, en fait, coup sur coup, et des voix qui passent du rire à la surprise et de la surprise à quelque chose de moins composé, quelque chose d’instinctif, quelque chose qui ressemble à « qu’est-ce qui se passe » et « attends » et « putain— »
Je me retourne.
Chase Merritt est dans la poubelle.
Pas à côté. Dedans. Avec Casquette. Et L’Autre. Tous les trois dans les deux poubelles du Dent comme si quelqu’un avait décidé de ranger ses affaires, et du papier et des restes de déjeuner et quelque chose de brun et d’informe répandu sur leurs vestes parfaites.
Les filles les regardent avec des bouches en O.
Tout le monde les regarde.
Personne a rien vu.
Personne comprend ce qui s’est passé.
Tilton a la main sur ma manche. Je l’entends à peine.
Je regarde mon ombre.
Elle est revenue en place. Bien sage. Bien nette. Elle fait exactement ce qu’une ombre est supposée faire.
Ça fait des mois qu’elle attend.
Je le savais.
Je le savais depuis le début.
Et je sais pas ce qui me terrifie le plus, qu’elle l’ait fait.
Ou que j’ai pas voulu que ça s’arrête.
Fin du chapitre 2 de Goodbye Monsters
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